• Champ contemporain

    Depuis quelques années s'intensifie une sorte de mouvement mortifère à l'encontre de la civilisation consumériste et libérale, dite démocratique. Car cette culture émancipatrice inspirée de Droits de l'Homme étendus à une liberté individuelle paroxystique, et que nous voyons évoluer vers une primauté du droit des minorités quelles qu'elles soient, et dont l'aboutissement semble conduire à l'expression publique du moindre caprice narcissique, couplée à l'égale satisfaction des ego-rois, heurte des forces anciennes que l'on pensait endormies et vaincues. Ces forces anciennes prirent, voilà trois siècles, aux abords du golfe arabo-persique, la forme d'une radicalité religieuse nommée improprement wahhabisme, affaiblie un temps puis revigorée par la chute de l'Empire ottoman et la découverte récente (au siècle dernier) d'immenses gisements d'or noir à l'endroit même de sa gestation. Cette vieille huile engendra une richesse extraordinaire, installant ce courant de l'islam dans le confort matériel et la capacité d'une grande influence politique partout sur la planète, aidé en cela par les habituelles disputes d'influences entre grandes puissances d'hier et d'aujourd'hui.

    Un islam, représenté par diverses nuances apparues au gré des tourbillons géopolitiques, est donc entré en conflit ouvert avec cette civilisation que certains associent entre autres à l'homo festivus, selon une intensité croissante, passant d'actes rares mais spectaculaires à une forme de harcèlement quasi hebdomadaire. La France vit depuis deux ans en état de vigilance avancée, les forces de l'autorité nationale sont sollicitées à leur capacité de mobilisation maximale, et chacun attend désormais le prochain attentat, le prochain évènement, la prochaine information dramatique comme on attend un coup du sort. Parallèlement, et depuis quelques années, l'islam est devenu un thème omniprésent dans la presse, les débats politiques et sociétaux, les conversations. Sa présence se manifeste d'une manière ou d'une autre un peu partout, jusque dans le quotidien des Européens. Les intellectuel(les) de synthèse nous annoncent que l'activité de son radicalisme est et restera sans doute l'un des grands sujets de ce siècle, comme le fut hier celui des régimes dictatoriaux. Une menace de plus à combattre, au nom de la Liberté, de la Démocratie, etc. À chaque époque ses tourments, diront les historiens.

    Ramifications transtemporelles

    Pourtant… Au hasard de la rediffusion d'une émission de France Culture, à travers le programme noctambule « Les nuits de France Culture », est parvenu à mes oreilles l'étrange biographie d'un explorateur hongrois du XIXème siècle. Armenius Vambery, d'abord apprenti tailleur, parvint au fil de ses pérégrinations à maîtriser plusieurs langues, dont la turque parfaitement, et à s'insérer dans la culture musulmane des Turcs en s'imprégnant de la doctrine des derviches, tout en gardant sa part européenne. Confident du sultan de Constantinople, russophobe, au service de sa Majesté la Reine (de l'Empire britannique de l'époque), il parcourut en toute confiance et jusqu'en Perse les territoires de l'histoire ottomane dont il retira une profonde connaissance, soigneusement rédigée dans divers ouvrages. Dans ces rapports, il était justement déjà question d'une profonde différence entre deux mentalités, celle des Européens et celle des musulmans, dont la rencontre ne semblait aboutir qu'à des conflits, voire quelques alliances temporaires et circonstanciées.

    Déjà se présentaient tous les ingrédients contemporains, exceptée la présence américaine : un Poutine conquérant, un Erdogan impérial, des Européens plus ou moins impliqués, une religion aux mœurs antiques et figées, une civilisation européenne avide d'émancipation humaine, des conflits existentiels. La force d'Armerius Vambery, comparativement aux observateurs actuels, tenait en sa capacité d'avoir su adopter comme siennes deux cultures, d'avoir pu passer de l'une à l'autre à son gré, comprendre les subtilités de chacune et en extraire les contradictions et les incompatibilités. À la lumière de ses analyses on comprend que le drame actuel ne date finalement pas d'hier et plonge ses origines loin dans l'histoire. Mieux, ses livres expliquent plus clairement que les analystes actuels la dynamique mentale qui pousse à la défiance d'un certain islam à l'égard des systèmes sociétaux européens (ou occidentaux). Lancé dans l'histoire on explore plus loin encore, dans les profondeurs du passé, aux prémices ottomanes, aux Rostémides, aux Abbassides, aux Omeyyades…

    Zarathoustra

    Alors on se réveille et l'on sort de la caverne, et l'on pointe du nez le soleil au zénith, où devant tourbillonnent l'aigle et le serpent, l'éternel retour de l'histoire ou, si l'on recrute les données récentes, l'extension temporelle de problématiques anciennes, et cette histoire qui s'éternise, en fin de compte, quand d'autres pensaient déjà l'enterrer sous le triomphe moïque et son pendant le transhumanisme.


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  • Leslie Jones, humoriste connue de New York, fait partie du casting de la dernière livrée du film excentrique des chasseurs de fantômes, Ghostbusters 3. Mais voilà que cette nouvelle composition, dans un contexte actuel un peu tendu aux États-Unis, a aimanté quelques commentaires désagréables à son encontre, notamment racistes, puisque elle est noire, via les réseaux sociaux, en particulier Twitter. Devant l'afflux de messages hautement déplacés, l'humoriste a donc fini par quitter l'oiseau bleu, avant que la direction du groupe numérique ne finisse par enfin réagir. Pourquoi une telle lenteur, est-ce le dilemme de la liberté d'expression ?

    Une des causes de cette léthargie se trouve peut-être dans la structure même d'un réseau social. Le monde du « j'aime / j'aime pas », des croisillons haineux trouvent une réplique chez des croisillons amoureux, avec principe d'identification, et la dynamique tourne ainsi, indéfiniment, sautant d'un thème à un autre au gré des humeurs. Et tous ces mouvements d'octets, en flux et reflux, génèrent on ne sait trop comment au prestataire du service un revenu conséquent. Sans doute est-ce là une extension du principe de libre circulation, la libre circulation de tout ce qui passe par la tête des gens, le registre passionnel, et l'on trouvera même ici un centre de traitement des Big Datas pour en extraire des données à forte valeur ajoutée.

    Alors dans ces conditions, les propos racistes à l'encontre de Leslie Jones sont laissés noyés dans la multitude des processus en jeu, car même ce contenu détestable est susceptible d'engendrer une valeur, par exemple plus d'attention vers le film, plus de requêtes sur Leslie Jones, plus de buzz et d'échanges et de clics… En d'autres termes, le contenu se retrouve défait de sa connotation, comme un pur produit marketing, à l'instar des voiles islamistes vendus depuis peu par les grandes marques textiles sans que jamais la question des droits de la femme ne soit posée. Peu à peu le monde se Pokemon Go.


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  • D'un point de vue purement sémiotique, il est remarquable que la fusillade vengeresse se soit produite à Dallas, quand on sait ce que la série du même nom (peut-être aujourd'hui oubliée) représentait dans l'inconscient collectif américain en matière de complications dans les relations humaines et leurs rebondissements déconcertants. Car la fusillade aura émergé comme une sorte de rebondissement théâtral, prenant à rebours les manifestants eux-mêmes, et que le Texas se sera empressé d'exploiter pour retourner en faveur des policiers la tendance communicationnelle, alors que les meurtres très rapprochés de deux noirs par la police promettaient le recrutement massif des consciences en faveur des Black lives matter.

    Plus remarquable encore, toujours dans le registre symbolique, est le fait que cette fusillade meurtrière ait été commise par un vétéran de l'armée américaine, au moment où il semblait acquis, dans la représentation sociale, que les Vets malmenés par l'administration américaine confient leurs espoirs au candidat Trump. Voici donc qu'un vet, accepté comme figure d'injustice, assassine froidement des policiers sur un critère, comble de malheur, racial. Les communicants de Trump vont devoir faire preuve de prouesses intellectuelles pour à la fois pérenniser le symbole des policiers méritants (l'évènement de Dallas effacera sans doute mal l'image des meurtres précédents, trop récents), et celui des Vets appariés à l'honneur et à la probité dans le discours. Les communicants d'Hillary Clinton ne seront pas en reste.

    Accessoirement, cette image Facebook de Micah Xavier Johnson levant le poing à la Black Power, affublé d'un vêtement africain, porte une coïncidence incroyable, qu'on aurait pu croire issue de l'imagination d'un scénariste aussi pointilleux qu'un Kubrick. Au-dessus d'une tête bien coiffée, barbe taillée, figure comme un phylactère l'inscription « Hair & Beauty ». Et derrière le bras qui porte le poing, le mot colors en blanc sur fond noir résonne avec la peau, la tunique bigarrée, et la motivation du triste évènement. Et ceci d'autant plus clairement que la photo, mal prise, a fait la mise au point sur les inscriptions du fond, les rendant à l'œil plus visibles que le personnage trop flou, « l'homme pas net ». 
    Cette photo aura certainement un effet sur les esprits, elle est la plus utilisée par les médias et apparaît en premier sur Google. Reste à déterminer la nature de l'effet.

    Enfin, mais vraiment très accessoirement, histoire de tirer les symboles jusqu'au bout du bout, l'utilisation d'un robot pour neutraliser le tueur pourrait merveilleusement entrer en résonance avec l'usage des exécutions par drone, d'autant que le logement du tueur semblait héberger un véritable arsenal à destination d'un projet d'action beaucoup plus destructeur, de l'ampleur d'un attentat. Afrique, vétéran, barbe, attentat, drone : ingrédients idéaux du prochain film d'action hollywoodien.


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  • Dans l'échange poli entre Alex Goude et Henri Guaino samedi (jeudi) dernier, à propos de la gestation pour autrui, chacun confrontait son point de vue à partir de motivations intimes, l'un par son envie d'enfant, l'autre par le sentiment de manque (parent biologique manquant). Si la gestation pour autrui reste encore interdite en France pour les couples homosexuels, il me semble justement que le débat évinçait une pièce importante. 

    Cette petite affaire de GPA écarte tout de même un peu trop facilement le registre psychologique, notamment chez l'enfant. Ce dernier sera inévitablement confronté, à un moment ou à un autre, à la question de l'origine, son origine, qui est toujours posée dans le développement de soi. Que cette question soit directe (demander aux parents d'où l'on vient), ou indirecte (se lancer dans un questionnement introspectif). Être fils d'Alex Goude et son compagnon ne suffira pas, dans la mesure où ni Goude ni son compagnon n'ont porté l'enfant, c'est-à-dire accueilli son émergence à partir du flou cellulaire (du point de vue de la pensée) jusqu'à la délivrance du petit être formé.

    Que répondrait alors Alex Goude au fils qui lui demanderait d'où il vient ? Qu'une mère porteuse aura assuré le prêt de sa matrice, au moins 9 mois durant. Que le matériel génétique soit ou non mêlé à celui de la femme, l'interrogation restera la même sur la place de cette femme dans la vie de l'enfant, dans sa vie psychique. Cette femme n'étant pas une machine, elle aura partagé quelque-chose d'elle-même dans les premiers développements de l'enfant auxquels participe la vie fœtale : des bruits, une voix, un goût, des rythmes, une anastomose, une particularité génétique si elle prête aussi ses gènes, puis le moment de la libération, des premiers contacts cutanés, des premières odeurs, peut-être même la première déglutition, le lait, toute première sensation de satiété. Ce n'est pas rien. On ne balaye pas aussi facilement de l'esprit une telle accumulation d'expériences primordiales.
    Imaginons que cette femme prêteuse continue de voir l'enfant, comment la considérera-t-il ? Certainement pas comme un simple utérus, ce qui la réduirait à une génisse. L'administration la qualifie d'ailleurs de « mère » porteuse : comment ce mot, « mère », résonnera-t-il dans l'esprit de l'enfant ? Lui dira-t-on qu'il a une mère qui n'est pas sa mère ?

    La GPA mériterait un questionnement un peu plus approfondi que la simple réalisation d'une envie d'enfant chez un couple homosexuel, quel qu'il soit, aussi bien intentionné soit-il, en attendant que la norme procréative — le rapport à la norme est une autre dimension importante du développement de l'enfant, notamment à l'adolescence — glisse vers une déshumanisation de la gestation, c'est-à-dire ne rende possible le développement fœtal complètement in vitro, séparant alors définitivement l'enfant de l'être porteur dans la question de l'origine.

     

    Qu'adviendra-t-il de la généalogie à l'avènement des utérus artificiels et du matériel génétique extérieur, voire de synthèse si c'est un jour possible ? Comment la génétique comprendra-t-elle les migrations humaines quand il sera devenu impossible de suivre les mutations naturelles ? Autant de nouvelles dimensions de recherche en perspective. 


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  • La cérémonie de commémoration de la bataille de Verdun a laissé une impression étrange, mêlée d'incompréhension, de choc et d'embarras. Je suis pour ma part resté sans voix, concédant poliment de répondre par un large sourire à l'émerveillement habituel de celles et ceux qui approuveront toujours tout quoi qu'il arrive, à partir du moment où la réalisation artistique provient d'un nom connu et officiellement adoubé. Sorte de suivisme mondain, nécessité diplomatique de courtisan pour qui souhaite en être, se glisser dans la haute société.

    Laissons de côté les vives réactions de cour, les uns se forçant à une émotion admirative par solidarité envers la gauche présidentielle, les autres manifestant leur indignation d'usage par opposition au président, et quelques autres leurs plus vives félicitations du fait même qu'il se fût agi d'une manifestation culturelle — les mauvaises langues parleront, pour ces derniers, de l'effet Télérama. Et intéressons-nous à cet embarras qui aura semble-t-il saisi une large part du monde du quidam, dont je suis.

    Le spectacle de commémoration en effet aura été confié à Volker Schloendorff, réalisateur connu et reconnu pour son talent, à la fois par ses pairs et les amateurs du genre. Ce choix ne suscita aucun doute, l'homme étant une valeur sûre en matière de goût et de professionnalisme. Le créateur promettait une ambiance censée nous plonger dans le vécu de Verdun par nos oreilles et nos yeux,  craquement brutal et métallique du fracas des bombes et déferlement d'êtres au milieu des fantômes, ouverte sur une note d'espoir pour l'avenir de l'Humanité. Nous nous rendîmes donc tous au rendez-vous, confiants, impatients de découvrir une nouvelle performance du génie, à la hauteur du drame de Verdun ; l'affaire Black M déjà lointaine et oubliée.

    Suspens ! Percussions, battements, le cœur accélère, l'émotion hésite ; les Tambours du Bronx détonnent sur les centaines de croix blanches. Il pleut. Et soudain, une nuée de jeunes adolescents déferle sur le terrain entre les croix. On pense d'abord à une sorte de marathon associatif mal aiguillé, qui se sera trompé de parcours, débordant par mégarde en pleine cérémonie. Mais non, la course semble chorégraphiée, les jeunes galopent d'une foulée assuré, dépareillés, vers le même objectif. Puis les voici qui miment la chute, la mort, les conséquences de la guerre, puis annoncent que la jeunesse est là, survivante. Et voilà. Silence, la pluie tambourine à son tour, finement, et l'on s'interroge. Est-ce bien du Schloendorff que nous venons de voir ?

     

    Embarras

    Les tambours sont tout de suite acceptés, dans une suite attendue, et chacun aura peut-être pensé au film « Le Tambour » de Schloendorff, 1979, avec ce petit Oskar, comme adaptation du roman non moins admirable de Günter Grass. La guerre est son domaine. Les Tambours du Bronx avec leurs vieux métaux rouille collent à l'événement de Verdun. La bruine ajoutant à l'ambiance. Mais alors cette course, ces petites créatures multicolores élancées comme des lapins entre les croix blanches, par-dessus les tombes, fendant l'air et les fantômes, chacun dans une gestuelle singulière et parfois maladroite, mal adaptée à la course, on se demande. Quel rapport avec Verdun, avec les morts, l'atrocité d'une boucherie de guerre ? 

    Certes, la jeunesse a survécu, entremêlée, réconciliée entre Allemands et Français. Mais les morts étaient jeunes eux aussi, lancés sur ordre les uns contre les autres, avec les complications alsaciennes et les amitiés disloquées entre deux populations qui ne se détestaient finalement pas. Pourquoi étaient-ils dépareillés, pourquoi ont-ils mimé la mort, pourquoi ont-ils simplement couru sur le sol imbibé de cadavres, et pourquoi des enfants ?

    Le Tambour, à ne pas confondre avec Le Crabe-tambour (1977) de Pierre Schoendoerffer, l'Alsacien, le Tambour donc contenait-il aussi de mystérieux décalages à comprendre petit à petit ? Sans doute devrons-nous revoir et repasser la vidéo de cette cérémonie, pour comprendre si l'embarras tient du choc face à l'avant-garde d'une expression artistique trop décalée pour être immédiatement accessible, ou pour s'apercevoir qu'elle fut peut-être bien un peu ratée, ce qui peut arriver aux plus grands. 

     

    Embarras tout autre

    Aucun doute en revanche sur l'embarras devant l'allure empruntée de ce couple franco-allemand, Hollande et Merkel ensemble, isolés sous un parapluie, la démarche familière et le protocole hésitant. Pourquoi avait-il fallu n'installer qu'un seul pupitre ? Alors que le président français déclamait ses banalités au micro, la chancelière attendait les bras ballants, à côté, comme un porte-parapluie, un épouvantail, l'intrus du champ cinématographique. Ils tendirent à deux la grande allumette pour la flamme, lui le visage innocent du gaffeur, elle cherchant parfois des yeux une complicité trop furtive ou pleine de maladresse. Le couple Kohl-Mitterrand avait tout de même offert plus de prestance.

     

    Drôle d'époque…


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