• La guerre en Syrie aura connu son tournant décisif après l’engagement russe en faveur du régime de Bachar el-Assad. Acculée vers l’ouest, sous la pression d’une multitude de groupuscules combattants, plus ou moins explicitement soutenus par une ribambelle de nations jouant chacune son influence stratégique, et prête de Tartous à Damas à l’ultime sacrifice, l’armée régulière reçut avec soulagement, comme chez une part de la population, les premières opérations de l’état-major russe, actées le 30 septembre 2015 par des bombardements télégéniques. Les combats reprirent alors de plus belle, dans une intensité nourrie par l’acharnement, l’ivresse hormonale de la guerre, voire, pour certains, une détermination suicidaire et/ou sacrificielle, notamment à l’incroyable îlot de Deir ez-Zor. Édifices anthropogènes, paysages, structures de l’érosion et de l’histoire, présence végétale se retrouvèrent plus que jamais déchiquetés sous l’impact d’obus de calibres divers, d’explosions et de souffles cisaillant les parois cellulaires comme les ciments ou les pierres.

    L’observation aurait pu en rester là, découragée par les habituelles images de propagande déclinées selon les meilleurs codes issus du markéting. L’horizontalité des prises de vue ajoutée à des cadrages approximatifs achevant d’effacer tout intérêt, sauf exceptions. C’est alors qu’apparut dans l’arène l’inattendu, dans la lignée des petits cinéastes amateurs de la Seconde guerre mondiale, auxquels nous devons, grâce aux caméras 8 mm allemandes et américaines, des images en couleur d’origine, via le Kodachrome, pour les Américains, et l’Agfacolor, pour les Allemands, hors de toute mise en scène. Dans la lignée aussi de la multitude de photographes reporters enrôlés ou non, qui nous apportèrent au péril de leur vie des séquences et des clichés, sous un angle et une liberté inédits, de la guerre du Vietnam, mêlant l’esthétisme au sentiment d’effroi. Pour le théâtre syrien, l’inattendu aura émergé de l’activité d’une petite chaîne d’information abkhaze récente, ANNA News, fondée en 2011. Ses journalistes russophones, équipés de petites caméras numériques haute définition et de drones, intégrèrent des bataillons de l’armée syrienne régulière pour filmer librement sur les fronts les combats au plus près. Les toutes premières images se contentaient de montrer l’activité de l’aviation russe sur l’aéroport de Hmeimim au sud de Lattaquié, avant de s’étendre rapidement dans le vif des combats terrestres, en fixant des Go-Pro sur les T-72 syriens opérant à Joubar, un quartier est de Damas, ou à Daraya dans sa banlieue. Puis vinrent les images les plus impressionnantes prises par drone en altitude, sur différents théâtres d’opération, de Palmyre à Deir Ez-Zor, en passant par Alep, Maadan, Raqqa, rejointes par celles, toujours par drone, du reporter photographe russe Alexandr Pushin, qui y ajoute volontiers une dimension artistique, puis quelques autres, comme VGTRK. 

    Que montrent ces images en Syrie ? La même chose que celles de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam, à savoir, outre des combats et des morts, une incroyable similarité dans les conséquences sur les milieux urbains. La guerre donne le même visage aux villes, nous retrouvons en Syrie des quartiers complètement détruits, dont il ne reste que des squelettes de bâtiments, une verticalité funèbre et décharnée, des façades trouées, éventrées, des fenêtres vides comme des orbites énuclées, une forêts de piques architecturales délabrées, un sol jonché de débris en désordre. Des ruines, partout, étendues sur des kilomètres, au milieu desquelles on devine parfois le mouvement de créatures minuscules et de machines de guerre. Par l’œil du drone, on y observe de haut la trajectoire d’une roquette, d’un missile, ou même d’un avion évoluant à basse altitude, comme dans un jeu vidéo, et des choses qui s’écrasent et explosent, des champignons de fumée, des ondes de choc en surface trahies par la poussière, et les ombres tracées par un couchant. Les arbres tremblent comme les bâtiments et la terre à l’impact des obus. De temps en temps des enfants sortent de nulle part et dessinent des cercles à vélo comme sur les vidéo du Dresde ou du Berlin de la chute finale. 

    Que montrent-elles encore ? Une constante, la poussière, partout, au moindre tir, au moindre mouvement. La détonation d’un char engendre immédiatement l’agitation de millions de particules fines tout autour de lui et des structures ébranlées par ses vibrations. Son déplacement ou celui d’autres véhicules soulève des volutes qui s’ajoutent à l’effet du vent. Elle imprègne tout, les arbres effeuillés, les étoffes, le matériel, les rayons du soleil, le pain, l’air et même les explosions. La guerre syrienne semble localisée sur un plateau de farine extra fine, et rejoint la conclusion mortuaire de la Genèse, « c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19, traduction Louis Second). Ou dans sa livrée propre à ma culture : « Im Schweiße deines Angesichts sollst du dein Brot essen, bis daß du wieder zu Erde werdest, davon du genommen bist. Denn du bist Erde und sollst zu Erde werden. » (traduction de Martin Luther, 1545).

    Je me demande si les combattants de l’antiquité rencontraient la même poussière, à leur échelle, à Palmyre et ailleurs, la poussière de la désintégration des objets. La Syrie compte aussi un volcan, au milieu d'une étendue minérale noire et pleine d'arêtes affutées qui se mêle à la même poussière rasante bousculée sur le sol par des vents fidèles. 


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  • Notre cerveau associe, combine, relie et délie de lui-même les stimulations, représentations, idées, sensations, obligeant notre conscience à l'action ordinatrice, au sens de mettre en ordre, disposer, comme l'idéal ordinateur de la culture française (l'ordinateur américain est, lui, un computer, il effectue des computations). Or le repos favorise les associations d'idées, souvent à notre plus grand étonnement, et l'embrun poétique qui en émane.

    La nuit dernière de mardi à mercredi je m'étais donc allongé, un casque introduit dans les oreilles y rapportant le son d'une radio quelconque. Laissant aller mon souffle aux rythmes asiatiques, j'écoutais les petites mélodies au hasard, comptant happer de temps en temps une information sur le déroulement des élections américaines en cours. Les commentateurs bavardaient calmement sur les principes démocratiques, la campagne extrêmement particulière, les mille et une qualités de la nouvelle présidente américaine, car il ne faisait aucun doute, Hillary Clinton était la future maîtresse du monde, déesse de l'étincelle nucléaire et de l'ordre mondial.

    Peu à peu, au gré de l'allongement du souffle, je plongeais dans une nébulosité sensorielle, les voix tournaient autour de bribes musicales, en bruit de fond, comme des tourbillons. Des phrases, des mots, des représentations traversaient la voûte de mon esprit en traçant des vecteurs lumineux évanescents. Je voyais intérieurement dans un vide sidéral une pluie de représentations filantes, Hillary, Bach, Washington, piano noir, assemblée, Rachmaninov, pianington, Hillbachy, assembloir…Un songe apparut, comme nous étions fous de nous priver du ciel et ses lueurs ! Le 20 octobre dernier la Terre notre vaisseau pénétrait l'essaim des orionides, petits corps situés par nos yeux dans la constellation d'Orion, agrégats laissés par la comète de Halley rare et filante. Chaque année nous les traversons, chaque année nous jetons un œil trop rare vers ceux qui brûleront dans notre atmosphère, nous préférons observer les réitérations stériles de nos petites vies, le nez planté entre deux senteurs prosaïques.

    Coupure ! Rachmaninov serait en tête dans les premières estimations du dépouillement des bulletins, sur fond de sonate hilare à Washington ! Ma conscience s'étonnait à peine, un commentateur évoquait la politique étrangère future de Clinton sur son piano, une flûte à la main, la raie mineur bien laquée. Déplorable, mais non, association, l'esprit flotte et mélange ce qu'il perçoit et secrète —non, je reste un peu éloigné de Roger Penrose — comme un service, me dis-je. Et le Secret service fila dans mon cosmos intérieur. Un songe apparut, mon esprit l'ordonna, c'était bien la candidate Hillary qui arrivait en tête et les voix restèrent paisibles, on passa du Beethoven au clair de lune. J'eus faim. Premier mouvement, le visage poudreux de Hillary se balançait en cadence, comme un énorme disque ivoire et gibbeux. Je pensai, cette nuit la lune est au plus proche, j'avais déjà la veille observé à la jumelle quelques nouveaux détails parfaitement nets, des jumelles russes. Lundi prochain, le 14 novembre, elle sera pleine et brillante, énorme, à seulement 356 509 km, soit presque 30 000 km de moins que d'habitude. La prochaine exception du genre réapparaîtra le 6 décembre 2052 seulement.

    Une taille de lune exceptionnelle, pensai-je, voici donc la seule exception de cette nuit, car assurément dans quelques heures, 5h30 nous assurèrent les commentateurs, Hillary Clinton serait présidente avant la fin du terme du dépouillement des bulletins. Mes yeux s'entrouvrirent, cette luminosité lunaire traversait les petits trous du volet, baignant la pièce de ces ambiances lugubres du cinéma d'horreur. Horreur pour les autres, le genre me rassure, pensai-je, les morts ne réservent aucune surprise et ne s'expriment plus, ils reposent silencieux comme des herbes sous un sol humide et agréable. Je refermai les yeux, ma conscience continuait d'écouter, et je sentis dans ma tête le frissonnement des feuilles à l'extérieur. La lune est énorme, super effet de sa gravité me dis-je. Je vis dans mon esprit la futaie aspirée vers le globe lunaire, un souffle en agitait les feuilles, de plus en plus fort. Désormais la chambre et mon corps flottaient sur des reflets ivoire, je hissai le génois, sloop, grand-voile déployée, mû par le vent. Hillary, Hillary, Hillary à l'eau, par-dessus bord, les grands électeurs au coude à coude. Je ne comprenais rien.

    Squelch en off j'entendis les pointes à 70 km/h, le souffle océanique balayait l'Aquitaine et renversait les tendances. On annonça des inquiétudes, Clinton au coude à coude avec Trump. Un commentateur calcula rapidement, les swing states auraient raison du sursaut du Donald. Ohio mal barré, comme mon lit au portant, elle gagnerait assurément la Floride, et très certainement la Caroline du Nord. Je vis les sueurs sur les tempes de France Info, leur candidate traversait un grain. Les heures passaient à la vitesse des rafales. Mon esprit aiguisa son attention, ordination, Trump venait de gagner l'Ohio, en tête en Floride, ainsi qu'en Caroline du nord. La houle se fit plus ferme. On commenta dans un studio dépité, la foule démocrate de l'énorme centre de conférence Jacob K. Javits, loué pour la victoire d'Hillary, se figea dans la stupéfaction, tandis que la petite salle du Hilton Midtown de New York louée par l'équipe républicaine commençait à s'animer, à reprendre espoir. J'entendis un prélude de Rachmaninov, Valentina Lisitsa apparut dans la tourmente aérienne entre les feuilles des arbres, jouant sur les branches. 5h30 largement passé, il ne restait plus beaucoup d'espoir pour la gagnante proclamée quelques heures plus tôt. Les commentateurs s'étouffèrent, Trump remporta la Floride et la Caroline du nord, engrangeant une grande quantité de grands électeurs.

    Le matin très tôt je me réveillai en partie, rattaché par ma conscience au monde onirique j'entendis quand même les commentateurs de France Info consternés prendre acte d'une victoire future irrémédiable de Donald Trump. Séisme, surprise totalement inattendue, renversement incroyable de situation, les mots manquaient, on cherchait de nouvelles expressions à la hauteur de la surprise générale. Une surprise, pensai-je ? Mais pas du tout, la lune exceptionnellement proche avait pu attirer les masses vers un Trump bien situé par une étrange opération gravitationnelle, et de toute façon le souffle océanique fit la différence, Hillary déstabilisée par le vent laissa l'expérience d'un vieux loup des affaires barrer comme un pacha entre les étoiles au gré des rafales. Comme une évidence, je ne m'étonnai pas du résultat, et criai dans le vide encore sombre de mon esprit à l'adresse des commentateurs. Le vent, n'aviez-vous donc pas entendu le vent ?

    Retour à la réalité, pesanteur, bruits de douche, odeurs, café, j'allumai l'ordinateur. Toutes les unes en effervescence annonçaient la victoire surprenante du Donald. Je m'étonnai moi aussi, aux premières lectures, le vent laissé dehors et la lune de l'autre côté je regardai consciemment en direct par Youtube la retransmission des cris de joie dans le quartier général des trumpistes à New York, et l'émotion sourde et muette des démocrates déçus. Trump allait d'un moment à l'autre intervenir derrière son pupitre, les points n'avaient plus bougé depuis des heures quand on annonça le coup de fil de la candidate Clinton au candidat Trump : elle reconnut sa défaite, officiellement. Trump engagea son discours de victoire, sobre, unificateur et humble, remerciant son équipe. Son fils Barron, 10 ans, luttait contre le sommeil, il était 3 heures du matin à New York.

    Dans ma conscience deux idées se partageaient l'espace. L'association d'idées sauvage me présentait la victoire de Trump comme l'évidence des éléments, la force de la lune exceptionnelle n'avait pu engendrer qu'une situation exceptionnelle, animée par les soudaines rafales du milieu de la nuit. La raison du matin me plongeait toutefois aussi dans l'étonnement comme tous les autres. Mais je préférai finalement la version poétique, intérieurement, que je gardai pour moi, sans toutefois en faire une croyance.

    Des forces obscures avaient une nouvelle fois conduit le sort des événements, nous rapprochant de nos ancêtres et leurs oracles, et le monde reste bel et bien poétique. Lundi soir, j'observerai cette lune exceptionnelle, ses cratères et sa lumière, en pensant au vent et aux élections exceptionnelles. 


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  • J'ai assisté, ce vendredi matin, à une conférence d'écologie à propos de l'avenir des océans, au milieu d'une foule très compacte, enserrée dans un ancien hangar de caserne transformé en lieu ethnico-écolo-esthético-avant-gardiste baptisé Darwin. On en sait peu sur les motivations ayant conduit au choix d'un tel nom. Tandis que les organisateurs terminaient d'introduire les dernières sardines, et que les orateurs préparaient leur voix, je me renseignais auprès des autres : espérait-on l'émergence « aléatoire » d'une forme d'art nouvelle par une sorte de processus darwinien, traduisait-on le caractère chaotique du projet, une célébration des sciences ? Une lotte en birkenstock me fixa avec des petits yeux ronds, ses lèvres s'avancèrent et s'écrasèrent l'une contre l'autre en des plis pulpeux, d'où s'échappa aussitôt un tiède filet d'air dans un bruit humide. Derrière, un lançon maigre et long sortit sa tête d'un col sable, le mouvement de son bouc indiquait qu'il parlait. J'approchai. « C'est le changement permanent dans l'effervescence », « l'improbable peut survenir à tout moment ». Alors si c'est improbable, pensai-je, aussitôt interrompu par un autre bruit de bouche de la lotte. Une raie lisse bien humide me toucha l'épaule de sa main, je remarquai des taches de rousseurs dispersées sur un large visage. « Super hein, c'est un biotope de transition écologique autogéré ». Sa bouche vocalisait d'un trait, sans bulles. Biotope, voilà Darwin, un peu, la foison sélective, un bel endroit en tout cas, bien aménagé, une sorte d'antre atemporelle, au style difficile à identifier, quoi qu'il en soit inachevé, où des airs de steampunk surgissent çà et là. 

    Applaudissements visqueux — il fait encore un peu chaud —, la scène s'anime, nous voyons apparaître Nicolas Hulot. La lotte écarquille ses yeux, « c'est vrai qu'on dirait un petit animal », ses lèvres molles pincent l'air venu de sa gorge. Nous sommes en effet au commencement de l'Ocean Climax, une sorte de conférence-rencontre programmée jusqu'au dimanche, organisée par Bordeaux Métropole (entre autres), sur le thème écologique du climat et de l'océan tout proche. Cette deuxième session attire plus de monde encore que celle de l'année dernière, alors animée par l'astrophysicien canadien Hubert Reeves, mais semble-t-il pour des raisons un peu éloignées du sujet traité. L'homme entame son discours, « nous consommons trop de carbone fossile » ; « abandonnons les charbons et le brut et sachons développer le renouvelable » ;  « non à la ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax ! » Les poissons suintent de bonheur, exaltation dans la foule qui se lève en claquant des nageoires. Comme nous sommes assis sur des sortes de sièges pliants, métalliques et très inconfortables, je soupçonne les créatures de profiter du moindre prétexte pour échapper à leur torture. Nicolas Hulot continue, sur des thèmes finalement très militants et politiques. Je songe alors à toute cette agitation politique, ces primaires, ces phrases de campagne, Nicolas Hulot semble être en campagne électorale. J'étais venu écouter l'écologie, l'océan et le climat, l'agonie du corail et les actes concrets d'un homme très impliqué sur le terrain. Et me voici dans un meeting au milieu de toutes les créatures marines du militantisme, qui opposant à la ligne à grande vitesse, qui militant EELV, quelques-uns de Notre-Dame-des-Landes, quel courage, quatre heures de route pour venir écouter Nicolas. Et je décroche, las, mélopée trop familière et attendue, peu intéressante. 

    L'avantage d'une conférence ennuyeuse accueillie dans un bel environnement est qu'on peut détourner le regard et observer des objets avec les yeux d'un explorateur. La salle assez nue trahit sa fonction ancienne, l'ex caserne Niel proposait un certain cachet, dommage qu'ils aient en guise d'éclairage suspendu ces tubes fluorescents. La scène, ou l'estrade, est quelconque, une sorte d'assemblage de plaques métalliques disjointes. L'avant est bordé d'une verdure, une barre de végétaux inharmonieux, sans doute un arrangement darwinien dont le résultat un jour apparaîtra plus équilibré, comme l'est la nature. Mais quand ? Sur la scène, une table basse, conçue par l'écologie autogérée transitive du biotope dont parlait la raie lisse de tout à l'heure. En la regardant (la table) me vient une pensée mauvaise, cette chose pourrait être au tout début du processus darwinien, deux palettes de bois vissées l'une sur l'autre, reliées au sol par des roulettes de chariot de supermarché ; art majeur de la récupération, mais grande laideur. Survivra-t-elle au temps ? Nous ne sommes ici dans le déterminisme, car le genre est surannée, commun, quasi normatif du mobilier écolo. Je repense à l'éclairage suspendu, sans doute du matériel de récupération. L'huilerie Lesieur et ses silos de stockage ont été abattus il y a peu, quai Bacalan près du bassin à flot, une usine de conditionnement d'un certain charme réduite en gravats. Peut-être ont-ils récupéré son éclairage intérieur ? Le sol est bétonné, gris souris, les gens vêtus en jean ou en short, avec des chemises trop grandes ou des t-shirts trop serrés, en sueur, le poil hirsute et trempé, et le regard complice. Complice, complice de, d'une secte, Cthulhu, de passage par la Garonne ?

    L'océan est proche. Je guette l'éventuelle rondelle d'une trappe d'accès à un conduit, sous les sièges, entre les palmes de la foule, dans un coin de pièce, sous la scène, viendra-t-il happer Nicolas Hulot sous mes yeux ? Une senteur d'algue s'engouffre dans mon nez. Sur la table basse d'étranges objets de verre aux reflets bleus inquiètent mon regard, des bouteilles, un breuvage, le breuvage du rite, je suis inclus dans un rite malgré moi, mon cœur tambourine un peu plus. La raie lisse, plus humide que jamais, remue, je la sens. Je me retourne, elle me regarde, ses petits yeux rapprochés scrutent mon regard. Je remarque les tâches de rousseur, disposées en spirale elles font converger mon regard vers les petits yeux, comme un piège hypnotique. Quelque chose s'anime sous son nez. « Il est bien hein ? ». Cthulhu, oui, il est bien, j'apprécie sa posture. « Hein, vous l'appelez ktoulou ? » Euh... Nicolas, pardon, lapsus, l'émotion et la chaleur, je pensais à son discours. Elle me scrute encore, la créature, je fais mine d'écouter Hulot et lui décline un sourire « complice ». Se doute-t-elle que je n'en suis pas ? Discrètement je surveille sa peau, à l'affût du moindre indice. Ses longues jambes molles et moites émergées d'une jupe vert marine épousent l'inconfort de la chaise. Se pourrait-il qu'elle n'ait pas d'os ? Je songe inquiet aux poissons osseux, l'orphie et son long nez, la morue et son ventre giron, la blennie mal coiffée, la liche glauque toute pâle… Et revoilà cette odeur d'algue, je sens comme un sillage. Quelqu'un saisi un verre bleu sur la scène, le porte à sa bouche qui gobe le fluide, tandis que les yeux, ronds et humides, cherchent dans le vide au-delà de l'assemblée. Effet du breuvage, il se met à ricaner sans bruit.

    Soudain les poissons se lèvent, claquent leurs nageoires et poussent des cris marins. Je me lève aussitôt, dans le mouvement, et claque des mains. Un peu humides elles se confondent dans le bruit ambiant, me donnant une chance de passer inaperçu. Nicolas Hulot vient d'achever son discours, la conférence-débat — un débat ? — prend fin et chacun se congratule et se promet d'actes écologiques et responsables, durablement économiques et salutaires. Le grand Cthulhu aura su rester discret, peut-être était-ce finalement quand même Hulot. Et voici encore cette effluve d'algue qui me saisit les narines… Nous prenons la direction de la sortie, les bras ballants et la bouche entr'ouverte à la recherche d'oxygène. La foule piétine le béton avec un bruit d'escalope, des dizaines d'escalopes, slap slap slap. Une masse tiède et humide me bouscule par mégarde, « il fait chaud hein, on sue, vous venez aussi aux concerts ce soir ? » La raie lisse me regarde dans les yeux, ou peut-être dans l'œil, je ne suis pas certain de venir avec tout ce monde, et puis cette musique… « Ça va être super, il faut venir, c'est l'Ocean Climax quand même, hein. » Elle insiste, sa voix vient du ventre, comment fait-elle pour parler du ventre tout en gobant l'air ? Oui, la musique, les skaters aussi, Ocean Climax, logique, bon, des concerts pop et rock alternatif et des skaters pour le climat et l'océan. A-t-elle remarqué cette curieuse fragrance d'algue, fraîche, présente de temps en temps ? « De l'algue ? Oui, c'est mon parfum, à l'algue ». Son visage mime un air amusé, je devine cette fois un peu ses dents, de toutes petites dents, et le bout d'une langue, une petite langue rose. Je me demande ce que mange un poisson de ce genre, une raie lisse. « Vous avez senti mon parfum, c'est original non, pour l'Ocean Climax, hi hi hi ». La raie lisse secoue son haut et s'évente le visage. « Alors à ce soir peut-être, ce sera spécial ! » Ses oreilles vibrent comme des ouïes, elle insiste encore, le concert de ce soir sera spécial, spécial. Le rite. C'est donc ça. Le rite aura  lieu ce soir, les poissons viendront assister au rite et le grand Cthulhu du fond des océans, remonté par la Gironde et la Garonne, viendra au culte de ce soir par on ne sait quel conduit.

    Je comprends maintenant la présence des skaters, ces concerts, ces animations festives sans lien avec le climat ni l'océan. L'homo festivus ne s'intéresse à rien sans occupation festive. Les poissons pensent l'attirer avec ces animations, comme la flûte du Rattenfänger de Hamelin, et précipiteront ces grands enfants dans les flots sombres du fleuve, pour repaître le grand Cthulhu. Peut-être même mangeront-ils eux aussi. La raie lisse m'aurait dévoré sans artifice, l'œil rond et indifférent, dans des bruits flasques et mouillés. Et je me serais laissé faire, hypnotisé par ses taches de rousseur et ses senteurs algueuses. Ocean Climax, climax, mais bien sûr, l'apogée, l'état final, le point culminant, la dévoration des festifs sera le climax, Cthulhu créature de l'océan cachée dans les eaux brunes de la Garonne s'apprête à engloutir quelques êtres et perpétuer son existence. Heureusement, la programmation musicale ne m'inspire pas du tout.


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  • La nuit dernière a eu lieu, au centre de l'Italie, un tremblement de terre d'une magnitude de 6,2 sur l'échelle de Richter, vers 3h30 du matin entre Pérouse et Aquila. Plusieurs villages profondément endommagés, des victimes par dizaines écrasées dans leur sommeil, et à l'aube des images saisissantes complèteront concrètement la première information plutôt technique. Quelques heures plus tard nous apprendrons qu'un séisme vient également d'avoir lieu en Birmanie, d'une magnitude de 6,8, avec sans doute autant de dégâts. Les premières captures d'images par téléphone montrent l'énorme temple Dhammayangyi de Bagan fumant de poussière, pourtant à 30 km de l'épicentre localisé à Chauk par la United States Geological Survey.

    Italie, Birmanie, quel lien géologique ? Piqué par la curiosité je file sur le site Earth Quake 3D, live feed, qui donne en temps réel une représentation de tous les séismes enregistrés sur la planète. La page affiche la magnifique image de synthèse d'un globe transparent, représenté en fil de fer, et des épingles pointant les épicentres, étiquetées des magnitudes successives, l'ensemble est en rotation comme dans les meilleurs films de science fiction. Le globe est hérissé d'épines, j'élimine toutes celles inférieures à la magnitude 5 pour y voir plus clair. Une bonne dizaine encore pointent tout autour. Je cherche et trouve les vibrations italiennes, une longue aiguille pleine de répliques, 6.2 - 4.6 - 5.5 - 4.5, darde le lieu. Tout à l'est de l'Inde figure une autre aiguille pleine de valeurs plus importantes, elle pointe la Birmanie. J'essaie machinalement de me remémorer la carte des plaques et leur tectonique, un souvenir déjà lointain, quand je découvre une autre aiguille de grande taille chronologiquement proche des deux autres événements. Elle pique dans l'eau atlantique, au large de la pointe sud de l'Argentine et du continent Antarctique, presque sur le méridien de Greenwich. Cette brochette enfile une magnitude de 7,4 puis 6,4 dans l'indifférence des médias. De l'autre côté une autre, fichée aux abords est du Japon, affiche une magnitude plus modeste de 6, puis encore une au nord-ouest de l'Australie, dans l'eau.

    En bleu spectral apparaissent les jonctions entre les plaques, les aiguilles sont toutes plantées sur l'une des frontières qui délimitent les plaques. En quelques heures voici donc que des habitants d'Italie, du Japon, de Birmanie, un navigateur aux environs de l'Antarctique et de l'Argentine et un autre au large de l'Australie, s'ils avaient observé en direct ce site, auraient pu se sentir appartenir à la même communauté, à l'épreuve de mouvements de surface d'une même planète et liés les uns aux autres. Une tension qui se relâche ici engendre un mouvement là-bas. Le grincement de la poupe résonne à la proue, nous sommes sur le même vaisseau planétaire, sujets à son travail de structure, son activité chimico-physique. Coïncidence heureuse, quelques heures à peine avant ces frissonnements une équipe de chercheurs européens révèle par conférence de presse, via le magazine Nature, la découverte probable d'une planète offrant possiblement les mêmes conditions physico-chimiques que celles de la Terre. La petite boule nommée Proxima b graviterait autour de Proxima du Centaure, soleil un peu rouge situé à 4,2 années-lumières du nôtre.

     

    La prochaine fois que je regarderai en direction de Proxima du Centaure, je penserai à ses probables habitants comme à l'équipage d'un autre vaisseau croisant au large du mien. Peut-être tremblent-ils eux aussi, à la surface, sur des plaques en mouvement. 


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  • Champ contemporain

    Depuis quelques années s'intensifie une sorte de mouvement mortifère à l'encontre de la civilisation consumériste et libérale, dite démocratique. Car cette culture émancipatrice inspirée de Droits de l'Homme étendus à une liberté individuelle paroxystique, et que nous voyons évoluer vers une primauté du droit des minorités quelles qu'elles soient, et dont l'aboutissement semble conduire à l'expression publique du moindre caprice narcissique, couplée à l'égale satisfaction des ego-rois, heurte des forces anciennes que l'on pensait endormies et vaincues. Ces forces anciennes prirent, voilà trois siècles, aux abords du golfe arabo-persique, la forme d'une radicalité religieuse nommée improprement wahhabisme, affaiblie un temps puis revigorée par la chute de l'Empire ottoman et la découverte récente (au siècle dernier) d'immenses gisements d'or noir à l'endroit même de sa gestation. Cette vieille huile engendra une richesse extraordinaire, installant ce courant de l'islam dans le confort matériel et la capacité d'une grande influence politique partout sur la planète, aidé en cela par les habituelles disputes d'influences entre grandes puissances d'hier et d'aujourd'hui.

    Un islam, représenté par diverses nuances apparues au gré des tourbillons géopolitiques, est donc entré en conflit ouvert avec cette civilisation que certains associent entre autres à l'homo festivus, selon une intensité croissante, passant d'actes rares mais spectaculaires à une forme de harcèlement quasi hebdomadaire. La France vit depuis deux ans en état de vigilance avancée, les forces de l'autorité nationale sont sollicitées à leur capacité de mobilisation maximale, et chacun attend désormais le prochain attentat, le prochain évènement, la prochaine information dramatique comme on attend un coup du sort. Parallèlement, et depuis quelques années, l'islam est devenu un thème omniprésent dans la presse, les débats politiques et sociétaux, les conversations. Sa présence se manifeste d'une manière ou d'une autre un peu partout, jusque dans le quotidien des Européens. Les intellectuel(les) de synthèse nous annoncent que l'activité de son radicalisme est et restera sans doute l'un des grands sujets de ce siècle, comme le fut hier celui des régimes dictatoriaux. Une menace de plus à combattre, au nom de la Liberté, de la Démocratie, etc. À chaque époque ses tourments, diront les historiens.

    Ramifications transtemporelles

    Pourtant… Au hasard de la rediffusion d'une émission de France Culture, à travers le programme noctambule « Les nuits de France Culture », est parvenu à mes oreilles l'étrange biographie d'un explorateur hongrois du XIXème siècle. Armenius Vambery, d'abord apprenti tailleur, parvint au fil de ses pérégrinations à maîtriser plusieurs langues, dont la turque parfaitement, et à s'insérer dans la culture musulmane des Turcs en s'imprégnant de la doctrine des derviches, tout en gardant sa part européenne. Confident du sultan de Constantinople, russophobe, au service de sa Majesté la Reine (de l'Empire britannique de l'époque), il parcourut en toute confiance et jusqu'en Perse les territoires de l'histoire ottomane dont il retira une profonde connaissance, soigneusement rédigée dans divers ouvrages. Dans ces rapports, il était justement déjà question d'une profonde différence entre deux mentalités, celle des Européens et celle des musulmans, dont la rencontre ne semblait aboutir qu'à des conflits, voire quelques alliances temporaires et circonstanciées.

    Déjà se présentaient tous les ingrédients contemporains, exceptée la présence américaine : un Poutine conquérant, un Erdogan impérial, des Européens plus ou moins impliqués, une religion aux mœurs antiques et figées, une civilisation européenne avide d'émancipation humaine, des conflits existentiels. La force d'Armerius Vambery, comparativement aux observateurs actuels, tenait en sa capacité d'avoir su adopter comme siennes deux cultures, d'avoir pu passer de l'une à l'autre à son gré, comprendre les subtilités de chacune et en extraire les contradictions et les incompatibilités. À la lumière de ses analyses on comprend que le drame actuel ne date finalement pas d'hier et plonge ses origines loin dans l'histoire. Mieux, ses livres expliquent plus clairement que les analystes actuels la dynamique mentale qui pousse à la défiance d'un certain islam à l'égard des systèmes sociétaux européens (ou occidentaux). Lancé dans l'histoire on explore plus loin encore, dans les profondeurs du passé, aux prémices ottomanes, aux Rostémides, aux Abbassides, aux Omeyyades…

    Zarathoustra

    Alors on se réveille et l'on sort de la caverne, et l'on pointe du nez le soleil au zénith, où devant tourbillonnent l'aigle et le serpent, l'éternel retour de l'histoire ou, si l'on recrute les données récentes, l'extension temporelle de problématiques anciennes, et cette histoire qui s'éternise, en fin de compte, quand d'autres pensaient déjà l'enterrer sous le triomphe moïque et son pendant le transhumanisme.


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