• Ruines et poussières

    La guerre en Syrie aura connu son tournant décisif après l’engagement russe en faveur du régime de Bachar el-Assad. Acculée vers l’ouest, sous la pression d’une multitude de groupuscules combattants, plus ou moins explicitement soutenus par une ribambelle de nations jouant chacune son influence stratégique, et prête de Tartous à Damas à l’ultime sacrifice, l’armée régulière reçut avec soulagement, comme chez une part de la population, les premières opérations de l’état-major russe, actées le 30 septembre 2015 par des bombardements télégéniques. Les combats reprirent alors de plus belle, dans une intensité nourrie par l’acharnement, l’ivresse hormonale de la guerre, voire, pour certains, une détermination suicidaire et/ou sacrificielle, notamment à l’incroyable îlot de Deir ez-Zor. Édifices anthropogènes, paysages, structures de l’érosion et de l’histoire, présence végétale se retrouvèrent plus que jamais déchiquetés sous l’impact d’obus de calibres divers, d’explosions et de souffles cisaillant les parois cellulaires comme les ciments ou les pierres.

    L’observation aurait pu en rester là, découragée par les habituelles images de propagande déclinées selon les meilleurs codes issus du markéting. L’horizontalité des prises de vue ajoutée à des cadrages approximatifs achevant d’effacer tout intérêt, sauf exceptions. C’est alors qu’apparut dans l’arène l’inattendu, dans la lignée des petits cinéastes amateurs de la Seconde guerre mondiale, auxquels nous devons, grâce aux caméras 8 mm allemandes et américaines, des images en couleur d’origine, via le Kodachrome, pour les Américains, et l’Agfacolor, pour les Allemands, hors de toute mise en scène. Dans la lignée aussi de la multitude de photographes reporters enrôlés ou non, qui nous apportèrent au péril de leur vie des séquences et des clichés, sous un angle et une liberté inédits, de la guerre du Vietnam, mêlant l’esthétisme au sentiment d’effroi. Pour le théâtre syrien, l’inattendu aura émergé de l’activité d’une petite chaîne d’information abkhaze récente, ANNA News, fondée en 2011. Ses journalistes russophones, équipés de petites caméras numériques haute définition et de drones, intégrèrent des bataillons de l’armée syrienne régulière pour filmer librement sur les fronts les combats au plus près. Les toutes premières images se contentaient de montrer l’activité de l’aviation russe sur l’aéroport de Hmeimim au sud de Lattaquié, avant de s’étendre rapidement dans le vif des combats terrestres, en fixant des Go-Pro sur les T-72 syriens opérant à Joubar, un quartier est de Damas, ou à Daraya dans sa banlieue. Puis vinrent les images les plus impressionnantes prises par drone en altitude, sur différents théâtres d’opération, de Palmyre à Deir Ez-Zor, en passant par Alep, Maadan, Raqqa, rejointes par celles, toujours par drone, du reporter photographe russe Alexandr Pushin, qui y ajoute volontiers une dimension artistique, puis quelques autres, comme VGTRK. 

    Que montrent ces images en Syrie ? La même chose que celles de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam, à savoir, outre des combats et des morts, une incroyable similarité dans les conséquences sur les milieux urbains. La guerre donne le même visage aux villes, nous retrouvons en Syrie des quartiers complètement détruits, dont il ne reste que des squelettes de bâtiments, une verticalité funèbre et décharnée, des façades trouées, éventrées, des fenêtres vides comme des orbites énuclées, une forêts de piques architecturales délabrées, un sol jonché de débris en désordre. Des ruines, partout, étendues sur des kilomètres, au milieu desquelles on devine parfois le mouvement de créatures minuscules et de machines de guerre. Par l’œil du drone, on y observe de haut la trajectoire d’une roquette, d’un missile, ou même d’un avion évoluant à basse altitude, comme dans un jeu vidéo, et des choses qui s’écrasent et explosent, des champignons de fumée, des ondes de choc en surface trahies par la poussière, et les ombres tracées par un couchant. Les arbres tremblent comme les bâtiments et la terre à l’impact des obus. De temps en temps des enfants sortent de nulle part et dessinent des cercles à vélo comme sur les vidéo du Dresde ou du Berlin de la chute finale. 

    Que montrent-elles encore ? Une constante, la poussière, partout, au moindre tir, au moindre mouvement. La détonation d’un char engendre immédiatement l’agitation de millions de particules fines tout autour de lui et des structures ébranlées par ses vibrations. Son déplacement ou celui d’autres véhicules soulève des volutes qui s’ajoutent à l’effet du vent. Elle imprègne tout, les arbres effeuillés, les étoffes, le matériel, les rayons du soleil, le pain, l’air et même les explosions. La guerre syrienne semble localisée sur un plateau de farine extra fine, et rejoint la conclusion mortuaire de la Genèse, « c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19, traduction Louis Second). Ou dans sa livrée propre à ma culture : « Im Schweiße deines Angesichts sollst du dein Brot essen, bis daß du wieder zu Erde werdest, davon du genommen bist. Denn du bist Erde und sollst zu Erde werden. » (traduction de Martin Luther, 1545).

    Je me demande si les combattants de l’antiquité rencontraient la même poussière, à leur échelle, à Palmyre et ailleurs, la poussière de la désintégration des objets. La Syrie compte aussi un volcan, au milieu d'une étendue minérale noire et pleine d'arêtes affutées qui se mêle à la même poussière rasante bousculée sur le sol par des vents fidèles. 


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