• Temps arrondi

    C'est en lisant de vieux blogs qu'on prend parfois conscience de l'absence totale de perspective dans une existence, en l'occurrence la mienne, au fil du temps. Les souvenirs d'enfance et quelques photographies du passé nous donnent l'illusion d'un écoulement linéaire, du passé vers le futur, ponctué d'une successions d'évènements plus ou moins mémorisés, qui en tout cas semblent façonner notre vécu selon des points de fuite bien identifiés. 

    Et pourtant, avec l'âge sans doute, constatons-nous par indices souvent discrets le caractère finalement informe du temps rapporté à l'existence, le vécu oscillant d'une forme à une autre, bien plus que tridimensionnelle. Le temps devient malléable, et l'on s'étonne en revoyant le visage jadis familier d'une ancienne connaissance, des modifications plastiques qui trahissent soudainement le temps écoulé entre la dernière entrevue et le présent, alors même qu'on pense n'avoir quitté la personne qu'il y a peu. J'avais étudié chez l'âgé les modifications de la notion subjective de temps, la personne hébergée en maison de retraite (EHPAD) finissant par perdre le rythme de la vie quotidienne active, pour se plonger dans une forme d'atemporalité mêlant le passé au présent, ceci hors processus pathologiques, du fait sans doute, spéculais-je, d'une rupture d'avec le monde extérieur et de l'instauration d'une vie routinière, absolument sans autre nouveauté que le menu des repas, et encore. 

    Elle est terrible cette expérience de sentir son esprit évoluer sans vieillir, puis se rendre compte au premier trou de semelle de l'âge des chaussures (10 ans déjà, le cuir à peine plissé, un record de consommation durable… ) ou d'autre chose, comme si le temps avait mentalement perdu l'importance existentielle de l'enfance ou de l'adolescence, avec tout de même cette impression de voir les évènements extérieurs défiler à une vitesse folle. Dans un tel état l'existence perd toute perspective, en ce sens qu'elle s'étale comme une nébulosité à plusieurs dimensions, proche de l'expérience des poètes du wuwei () ou des pratiquants du zazen, sans points de fuite, ni horizon, conservant toutefois l'ordre chronologique des évènements.

    Peut-être est-ce l'effet d'une expérience standardisée, un sentiment commun d'uniformité temporelle, où le vécu se réduit à la boucle routinière des chaînes d'information continue, lesquelles nous maintiennent dans une attente perpétuelle sans nouveauté ; encore et toujours le même permanence du climat électoral, cette obsession des présidentielles aussitôt les dernières achevées ; encore et toujours les faits divers insignifiants primant sur le reste, se succédant les uns les autres chaque semaine, accidents, Noël-pâques-nouvel-an… migrations estivales, rentrées, soldes… les mêmes événements, sans fin, l'éternel recommencement empressé de se reproduire.


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