• Terre

    Nous entrons dans les villes et les villages le plus souvent par la route et son revêtement insipide. Le visiteur attentif composera dans sa mémoire le tableau d’une configuration particulière, un panneau, une église, une place, une enseigne, la succession de bâtiments reconnaissables, et identifiera les lieux ainsi. De nos jours peu d’objets particuliers nous permettent de distinguer une ville d’une autre, les panneaux se ressemblent, le mobilier urbain se normalise ainsi que les commerces ; partout les mêmes décorations, rues piétonnes et enseignes, partout ces mêmes résidences froides et décharnées. Le promeneur se lasse des traversées, recherche désespérément les indicateurs de quelques trésors citadins ou architecturaux, atteignant une place d’église morne dont il découvre la flèche par surprise, cernée par la verticalité de bâtiments contemporains resserrés dans des volumes exigus. L’urbaniste ne pense plus au marcheur, la ville est fonctionnelle, on l’aborde à coups de taxi, de tram ou d’aéroport avec l'apparition de bribes pré-consommées et mimétiques, généralement évènementielles. 

    À une époque antérieure pas si lointaine, le piéton voyageur goûtait peu à peu la spécificité d’une cité à mesure qu’il approchait. D’abord de loin, de son chemin, par la lente émergence d’éléments verticaux à l’horizon, visibles d’une crête ou au travers d’une déchirure dans la végétation. Il identifiait la cime d’un clocher, la stature des murailles ou l’agencement des bâtiments plantés sur une hauteur, nichés dans une vallée, accrochés à une parois. Puis il passait un seuil, de l'imposante arche fortifiée à la sobre indication gravée dans du bois, derrière les premières maisons éloignées du centre. Et la voie le conduisait vers la place principale où se condensaient les principales institutions : église, mairie, banque et poste de communication, commerces. Un marcheur contemporain aurait peu de chance de reproduire l’expérience, à quelque exception près.

    Eau

     Réjouissons-nous, la voie des eaux très empruntée jadis garde encore aujourd’hui une grande partie de sa géométrie ancienne. Et qui fréquentera sur une de ces péniches de loisir le sillonnement des fleuves et des canaux plongera l’esprit dans une dimension nouvelle, ou peu habituelle, de ces villes d’habitude si ternes et inintéressantes.

    Le port se gagne en soirée, après une petite heure de voie rapide, de route nationale puis de voies champêtres. La traversée du village contigu initie la rupture d’avec le monde terrestre. Deux croisements plus tard, voici la rue principale, soudainement assombrie par des millions de gouttelettes en suspension, venues s'agglutiner sur nous. Investis par la brume, les lieux perdent les ombres et emportent le visiteur 

    Feu

    Exposition flamboyante.

    Air

    Circulation des idées. 


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  • La guerre en Syrie aura connu son tournant décisif après l’engagement russe en faveur du régime de Bachar el-Assad. Acculée vers l’ouest, sous la pression d’une multitude de groupuscules combattants, plus ou moins explicitement soutenus par une ribambelle de nations jouant chacune son influence stratégique, et prête de Tartous à Damas à l’ultime sacrifice, l’armée régulière reçut avec soulagement, comme chez une part de la population, les premières opérations de l’état-major russe, actées le 30 septembre 2015 par des bombardements télégéniques. Les combats reprirent alors de plus belle, dans une intensité nourrie par l’acharnement, l’ivresse hormonale de la guerre, voire, pour certains, une détermination suicidaire et/ou sacrificielle, notamment à l’incroyable îlot de Deir ez-Zor. Édifices anthropogènes, paysages, structures de l’érosion et de l’histoire, présence végétale se retrouvèrent plus que jamais déchiquetés sous l’impact d’obus de calibres divers, d’explosions et de souffles cisaillant les parois cellulaires comme les ciments ou les pierres.

    L’observation aurait pu en rester là, découragée par les habituelles images de propagande déclinées selon les meilleurs codes issus du markéting. L’horizontalité des prises de vue ajoutée à des cadrages approximatifs achevant d’effacer tout intérêt, sauf exceptions. C’est alors qu’apparut dans l’arène l’inattendu, dans la lignée des petits cinéastes amateurs de la Seconde guerre mondiale, auxquels nous devons, grâce aux caméras 8 mm allemandes et américaines, des images en couleur d’origine, via le Kodachrome, pour les Américains, et l’Agfacolor, pour les Allemands, hors de toute mise en scène. Dans la lignée aussi de la multitude de photographes reporters enrôlés ou non, qui nous apportèrent au péril de leur vie des séquences et des clichés, sous un angle et une liberté inédits, de la guerre du Vietnam, mêlant l’esthétisme au sentiment d’effroi. Pour le théâtre syrien, l’inattendu aura émergé de l’activité d’une petite chaîne d’information abkhaze récente, ANNA News, fondée en 2011. Ses journalistes russophones, équipés de petites caméras numériques haute définition et de drones, intégrèrent des bataillons de l’armée syrienne régulière pour filmer librement sur les fronts les combats au plus près. Les toutes premières images se contentaient de montrer l’activité de l’aviation russe sur l’aéroport de Hmeimim au sud de Lattaquié, avant de s’étendre rapidement dans le vif des combats terrestres, en fixant des Go-Pro sur les T-72 syriens opérant à Joubar, un quartier est de Damas, ou à Daraya dans sa banlieue. Puis vinrent les images les plus impressionnantes prises par drone en altitude, sur différents théâtres d’opération, de Palmyre à Deir Ez-Zor, en passant par Alep, Maadan, Raqqa, rejointes par celles, toujours par drone, du reporter photographe russe Alexandr Pushin, qui y ajoute volontiers une dimension artistique, puis quelques autres, comme VGTRK. 

    Que montrent ces images en Syrie ? La même chose que celles de la Seconde guerre mondiale ou du Vietnam, à savoir, outre des combats et des morts, une incroyable similarité dans les conséquences sur les milieux urbains. La guerre donne le même visage aux villes, nous retrouvons en Syrie des quartiers complètement détruits, dont il ne reste que des squelettes de bâtiments, une verticalité funèbre et décharnée, des façades trouées, éventrées, des fenêtres vides comme des orbites énuclées, une forêts de piques architecturales délabrées, un sol jonché de débris en désordre. Des ruines, partout, étendues sur des kilomètres, au milieu desquelles on devine parfois le mouvement de créatures minuscules et de machines de guerre. Par l’œil du drone, on y observe de haut la trajectoire d’une roquette, d’un missile, ou même d’un avion évoluant à basse altitude, comme dans un jeu vidéo, et des choses qui s’écrasent et explosent, des champignons de fumée, des ondes de choc en surface trahies par la poussière, et les ombres tracées par un couchant. Les arbres tremblent comme les bâtiments et la terre à l’impact des obus. De temps en temps des enfants sortent de nulle part et dessinent des cercles à vélo comme sur les vidéo du Dresde ou du Berlin de la chute finale. 

    Que montrent-elles encore ? Une constante, la poussière, partout, au moindre tir, au moindre mouvement. La détonation d’un char engendre immédiatement l’agitation de millions de particules fines tout autour de lui et des structures ébranlées par ses vibrations. Son déplacement ou celui d’autres véhicules soulève des volutes qui s’ajoutent à l’effet du vent. Elle imprègne tout, les arbres effeuillés, les étoffes, le matériel, les rayons du soleil, le pain, l’air et même les explosions. La guerre syrienne semble localisée sur un plateau de farine extra fine, et rejoint la conclusion mortuaire de la Genèse, « c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19, traduction Louis Second). Ou dans sa livrée propre à ma culture : « Im Schweiße deines Angesichts sollst du dein Brot essen, bis daß du wieder zu Erde werdest, davon du genommen bist. Denn du bist Erde und sollst zu Erde werden. » (traduction de Martin Luther, 1545).

    Je me demande si les combattants de l’antiquité rencontraient la même poussière, à leur échelle, à Palmyre et ailleurs, la poussière de la désintégration des objets. La Syrie compte aussi un volcan, au milieu d'une étendue minérale noire et pleine d'arêtes affutées qui se mêle à la même poussière rasante bousculée sur le sol par des vents fidèles. 


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  • Les adeptes de numérologie sont sans doute en ébullition, car en plus d'avoir été exceptionnelle pour les cépages du vin bordelais, l'année 2016 se termine comme elle a commencé, par une foison de disparitions d'excellences dans divers domaines, notamment dans la musique, et de personnalités du quotidien culturel. 

    — Néo fantômes —

    Le chapelet funèbre de début d'année compte parmi ses grains le révolutionnaire de la pop culture David Bowie, puis Glenn Frey, Paul Kantner, Maurice White, Keith Emerson, Merle Haggar, Prince et son génie guitariste. Celui du terme n'en est pas moins surprenant, avec les décès de Fidel Castro en survêtement bleu, le suprême poète Léonard Cohen, la reine du funk Sharon Jones, ou bien encore Rick Parfitt, Greg Lake, George Michael, l'énigmatique Michèle Morgan, et récemment Carrie Fisher (princesse Leia de Star Wars), décédée d'une faiblesse cardiaque à 60 ans, sur le siège de l'avion la ramenant à Los Angeles, puis sa mère Debbie Reynolds quelques heures plus tard (cavalière de Gene Kelly), Liz Smith (Charlie et la Chocolaterie) et Claude Gensac. Ajoutons entre les deux périodes les disparitions de Shimon Peres, Elie Wiesel, le maître du signe Umberto Eco, le boxeur tacticien Mohammed Ali, Johan Cruyff, Michel Tournier, Alain Decaux et ses récits vivants, Jean-Pierre Coffe et ses critiques culinaires agitées, Maurice Dantec, le très cérébral et appréciable Michel Rocard, l'étrange Sonia Rykiel, les dessinateurs Marcel Gotlib, Siné et Steve Dillon, puis Christina Grimmie, Alan Rickman, Michel Galabru, le compositeur atypique Pierre Boulez, Heinrich Schiff, l'un des meilleurs violoncellistes de sa génération, Léo Marjane, l'une des introductrices du jazz en France, l'exceptionnelle Zsa Zsa Gabor, caricature de la star hollywoodienne, avec son appétit des diamants et des amants, Malek Chebel poète de la théologie musulmane, Bernard Fox (Ma sorcière bien aimée...), le photographe David Hamilton qui sublimait la puberté féminine, le cinéaste Pierre Étaix…

    Ajoutons de vénérables contributeurs du progrès humain, avec Donald Henderson qui avait permis d'éradiquer la variole, l'astronome français André Brahic, vif et lumineux, découvreur des anneaux de Neptune, l'écrivain Imre Kertész, survivant des camps de concentration et prix Nobel de littérature, l'astronome américaine Vera Rubin qui a contribué à la confirmation de l'existence de la matière noire, Henry Heimlich à qui l'on doit la fameuse technique du même nom contre l'étouffement, John Glenn, astronaute américain, le compositeur français Jean-Claude Risset, un des pionniers de la musique électronique par ordinateur, l'Italien Enzo Maiorca qui repoussa les limites humaines en apnée libre, et j'en oublie une bonne centaine.

    — Effacement physique des objets du vécu —

    Ces morts n'ont en soi rien d'exceptionnelles, sauf peut-être dans leur proximité et dans le fait qu'elles correspondent à la disparition d'une époque encore fraîche dans la mémoire collective. Car ces personnes très médiatisées sont inscrites dans le vécu de plusieurs générations, faisant partie de l'expérience existentielle de chacun d'entre nous, du moins jusqu'à un certain âge car le renouvellement des êtres humains entraîne des sauts générationnels inattendus, où le vécu des uns ne croise plus le vécu des autres, ou modérément. Nous avons là quelque chose de banal, de l'ordre de la disparition physique des objets du vécu, et qui chez moi, comme sans doute chez d'autres, résonne de façon particulière. Voilà donc une partie de mon vécu qui s'efface concrètement du réel, non que j'aie physiquement côtoyé ces personnalités à un moment de ma vie, juste indirectement par leurs activités, leurs œuvres et mon imaginaire. La mort les rend plus encore inaccessibles, surtout pour qui souhaite partager avec d'autres l'intérêt qu'il porte à une figure intellectuelle. Il me sera désormais impossible de prouver au quidam l'existence d'un philosophe comme Hilary Putnam autrement que par ses essais, et je ne pourrai plus discuter du génie décoratif de Ken Adam autrement qu'au travers de quelques films de Stanley Kubrick, pour lequel il œuvra. Autant de traces de mon vécu dont la validité du témoignage exigera une relation de confiance avec autrui, du fait de leur disparition du réel. Ne subsisteront comme preuves de leur existence, de la véracité de mon souvenir, donc d'une part du vécu, que des traces plus ou moins matérielles de leur passage, sous réserve qu'elles soient conservées, accessibles au public. 

    Et je devrai moi-même visiter les souvenirs de mon vécu dans une relation de confiance avec ma mémoire, surtout si cette disparition concerne des lieux et des objets culturels. Car je partage avec d'autres personnes cette particularité d'avoir vécu dans des endroits qui n'existent plus, qui ont été modifiés ou sont devenus inaccessibles, d'avoir évolué dans une culture en voie de disparition, d'avoir goûté des saveurs disparues. En somme, une très large part de mon vécu et de mon enfance s'est tout simplement évanouie, exclue du monde réel. Alors le doute peut surgir, sur tel décor, sur la réalité d'un lieu ou d'une couleur, et l'« autre » peut hésiter à croire mon récit. Si certaines personnes ont la chance de pouvoir déambuler dans les ruelles de leur enfance, fréquenter le domaine familial, croiser quotidiennement un élément architectural qu'ils ont toujours connu, cet avantage, si c'en est un, m'est irréalisable autrement que par l'imagination. Les rues d'Abu-Dhabi ont perdu leur configuration de 1976 ; les appartements de ma jeune enfance ont été détruits, remplacés ; l'ambiance culturelle des souks et des foules fait définitivement partie de l'histoire. La langue alsacienne s'efface, peu à peu, lâchant son dernier souffle dans un étrange reliquat inculte et mal prononcé ; je n'entendrai bientôt plus personne s'exprimer aussi naturellement que mes grand-parents. Voici 1 600 années d'une langue originale qui s'interrompent brutalement. La ville de ma naissance s'est transformée, les dernières résidences familiales connues appartiennent aujourd'hui à d'autres familles, complètement transformées. La population de la ville et sa culture ont entamé l'irrémédiable mutation du conformisme international, reléguant sa spécificité unique dans les fosses amnésiques, ressemblant au fil des ans à n'importe quelle autre ville européenne, voire au cosmopolitisme de n'importe quel aéroport, de n'importe quel supermarché.

    L'« autre » devra se fier à ma bonne foi, mon vécu devient fiduciaire, sa valeur rejoint celle du simple objet imaginaire, du souvenir. Fort heureusement, l'existence se fonde aussi sur l'avenir et le présent, mais n'avoir plus aucune trace concrète de son univers antérieure engendre tout de même ce sentiment désagréable de provenir d'une construction onirique. D'autres pourront éventuellement convoquer le réel palpable, en cas de doute, ou pour le plaisir de revivre intensément, au présent, les sensations antérieures. Pour ma part ce lien au réel est irrémédiablement rompu, comme avec les morts. Mon vécu est peuplé de morts, je ne suis sans doute pas le seul, il se « fantômise » et m'ouvre une belle perspective inversée d'idéalisation.


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  • Les oiseaux communiquent entre autres en chantant. Qu’en pensent les oiseaux ? L’être humain se montre tout aussi sensible aux mélodies, la musique est d’ailleurs considérée comme un langage que les compositeurs classiques avaient su magnifier, et dont on explore les limites dans l’électro-acoustique. Sans doute en a-t-il toujours été ainsi, les reproductions de mélodies de la Grèce antique, en dépit de leur nature hypothétique, transmettent à l’esprit qui les écoute une atmosphère troublante et hypnotique, trahissant le vertige éprouvé jadis face aux abîmes sombres et insondables des orifices de la Terre, des eaux profondes, des béances de l’esprit, du ciel nocturne ou des ombres forestières, d’où émanaient bruits, silhouettes fantômes, odeurs, sensations toutes plus étranges les unes que les autres. Les musiques méditatives de l’Inde ancienne s’accordent étonnamment bien aux enregistrements sonorisés de l’activité stellaire — soleils, pulsars et autres corps —, laissant imaginer une forme de cohérence globale  étendue à l’ensemble de l'univers dont nous faisons intégralement partie. Notre soleil émettrait en effet lui aussi des vibrations acoustiques, en sol dièse, comme nous l’apprend l’héliosismologie. La musique traditionnelle chinoise excite nos souvenirs d’un cosmos immédiat, le mouvement de ses vents, liquides, végétations et créatures. Le didgeridoo aux cinquante noms vibre comme une gorge profondément universelle, égarée dans des futaies humides ou des sillons alpins.

    Notre psychisme entre donc en résonance avec certaines sonorités, variations, compositions ou déclinaisons vibratoires, en fonction du vécu de chacun, d’une part, et peut-être aussi de celui, très ancien, pour ne pas dire archaïque, gravé par le temps et l’épi-génétique dans le schéma d’un arrangement neuronal au fil des générations. Ainsi serions-nous programmés pour, mentalement, sursauter au cri d’un nourrisson, nous serions tous sensibles au même tintement bien déterminé d’un réveil ou au timbre particulier d’une voix chantée. Et pour ne prendre ici en compte que les goûts archaïques considérés comme ataviques, sous une quasi universalité humaine, venons-en à la voix, féminine en particulier, disons plutôt aiguë, qui sait engendrer chez certains des sensations proches de l’orgasme, via la tempête chimique qu’elle produit. Clare Torry en est une illustration. Inégalée dans sa performance vocale, singulière et spontanée, au service des Pink Floyd, dans son interprétation du Great Gig in the Sky (Dark Side of the Moon), sa voix parvient à évincer sa personne pour n’être plus qu’un flux, traversant nos tympans, dévalant la cochlée, se déversant par les voies nerveuses jusqu’à nos entrailles et nous transportant loin dans les origines de l’humanité, peut-être jusqu’à un temps postérieur au langage, où nous interagissions sans mots ni représentations. La voix de Janis Joplin emporte certaines personnes dans les fonctions premières du cri, désinhibée par la drogue et l’accompagnement de guitares électriques, extensions instrumentales de la voix. On éprouve par la voix de la chanteuse des Protomen cette inexplicable vibration à l’échine, dès qu’elle explore les fréquences primitives du nourrisson, dans son interprétation de Hold Back the Night. Ces lignes hautes et pointues titillent nos consciences intimes. Le cri des guitares électriques des Funkadelic ébranlent plus encore nos impressions intérieures dans l’étrange Maggot Brain, sous les doigts d'Eddie Hazel. Ennio Morricone exploite cette même sensibilité naturelle dans certaines de ses œuvres, via l’organe de Susanna Rigacci qui nous projette vers les noyaux de l’existence, dans Ecstasy of Gold

    Alors on comprend mieux cette passion des castras, les transes par les voix et les chants des sirènes, cette recherche du chant sacré, l’ivresse des concerts (hors effet de foule), etc.


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  • Notre cerveau associe, combine, relie et délie de lui-même les stimulations, représentations, idées, sensations, obligeant notre conscience à l'action ordinatrice, au sens de mettre en ordre, disposer, comme l'idéal ordinateur de la culture française (l'ordinateur américain est, lui, un computer, il effectue des computations). Or le repos favorise les associations d'idées, souvent à notre plus grand étonnement, et l'embrun poétique qui en émane.

    La nuit dernière de mardi à mercredi je m'étais donc allongé, un casque introduit dans les oreilles y rapportant le son d'une radio quelconque. Laissant aller mon souffle aux rythmes asiatiques, j'écoutais les petites mélodies au hasard, comptant happer de temps en temps une information sur le déroulement des élections américaines en cours. Les commentateurs bavardaient calmement sur les principes démocratiques, la campagne extrêmement particulière, les mille et une qualités de la nouvelle présidente américaine, car il ne faisait aucun doute, Hillary Clinton était la future maîtresse du monde, déesse de l'étincelle nucléaire et de l'ordre mondial.

    Peu à peu, au gré de l'allongement du souffle, je plongeais dans une nébulosité sensorielle, les voix tournaient autour de bribes musicales, en bruit de fond, comme des tourbillons. Des phrases, des mots, des représentations traversaient la voûte de mon esprit en traçant des vecteurs lumineux évanescents. Je voyais intérieurement dans un vide sidéral une pluie de représentations filantes, Hillary, Bach, Washington, piano noir, assemblée, Rachmaninov, pianington, Hillbachy, assembloir…Un songe apparut, comme nous étions fous de nous priver du ciel et ses lueurs ! Le 20 octobre dernier la Terre notre vaisseau pénétrait l'essaim des orionides, petits corps situés par nos yeux dans la constellation d'Orion, agrégats laissés par la comète de Halley rare et filante. Chaque année nous les traversons, chaque année nous jetons un œil trop rare vers ceux qui brûleront dans notre atmosphère, nous préférons observer les réitérations stériles de nos petites vies, le nez planté entre deux senteurs prosaïques.

    Coupure ! Rachmaninov serait en tête dans les premières estimations du dépouillement des bulletins, sur fond de sonate hilare à Washington ! Ma conscience s'étonnait à peine, un commentateur évoquait la politique étrangère future de Clinton sur son piano, une flûte à la main, la raie mineur bien laquée. Déplorable, mais non, association, l'esprit flotte et mélange ce qu'il perçoit et secrète —non, je reste un peu éloigné de Roger Penrose — comme un service, me dis-je. Et le Secret service fila dans mon cosmos intérieur. Un songe apparut, mon esprit l'ordonna, c'était bien la candidate Hillary qui arrivait en tête et les voix restèrent paisibles, on passa du Beethoven au clair de lune. J'eus faim. Premier mouvement, le visage poudreux de Hillary se balançait en cadence, comme un énorme disque ivoire et gibbeux. Je pensai, cette nuit la lune est au plus proche, j'avais déjà la veille observé à la jumelle quelques nouveaux détails parfaitement nets, des jumelles russes. Lundi prochain, le 14 novembre, elle sera pleine et brillante, énorme, à seulement 356 509 km, soit presque 30 000 km de moins que d'habitude. La prochaine exception du genre réapparaîtra le 6 décembre 2052 seulement.

    Une taille de lune exceptionnelle, pensai-je, voici donc la seule exception de cette nuit, car assurément dans quelques heures, 5h30 nous assurèrent les commentateurs, Hillary Clinton serait présidente avant la fin du terme du dépouillement des bulletins. Mes yeux s'entrouvrirent, cette luminosité lunaire traversait les petits trous du volet, baignant la pièce de ces ambiances lugubres du cinéma d'horreur. Horreur pour les autres, le genre me rassure, pensai-je, les morts ne réservent aucune surprise et ne s'expriment plus, ils reposent silencieux comme des herbes sous un sol humide et agréable. Je refermai les yeux, ma conscience continuait d'écouter, et je sentis dans ma tête le frissonnement des feuilles à l'extérieur. La lune est énorme, super effet de sa gravité me dis-je. Je vis dans mon esprit la futaie aspirée vers le globe lunaire, un souffle en agitait les feuilles, de plus en plus fort. Désormais la chambre et mon corps flottaient sur des reflets ivoire, je hissai le génois, sloop, grand-voile déployée, mû par le vent. Hillary, Hillary, Hillary à l'eau, par-dessus bord, les grands électeurs au coude à coude. Je ne comprenais rien.

    Squelch en off j'entendis les pointes à 70 km/h, le souffle océanique balayait l'Aquitaine et renversait les tendances. On annonça des inquiétudes, Clinton au coude à coude avec Trump. Un commentateur calcula rapidement, les swing states auraient raison du sursaut du Donald. Ohio mal barré, comme mon lit au portant, elle gagnerait assurément la Floride, et très certainement la Caroline du Nord. Je vis les sueurs sur les tempes de France Info, leur candidate traversait un grain. Les heures passaient à la vitesse des rafales. Mon esprit aiguisa son attention, ordination, Trump venait de gagner l'Ohio, en tête en Floride, ainsi qu'en Caroline du nord. La houle se fit plus ferme. On commenta dans un studio dépité, la foule démocrate de l'énorme centre de conférence Jacob K. Javits, loué pour la victoire d'Hillary, se figea dans la stupéfaction, tandis que la petite salle du Hilton Midtown de New York louée par l'équipe républicaine commençait à s'animer, à reprendre espoir. J'entendis un prélude de Rachmaninov, Valentina Lisitsa apparut dans la tourmente aérienne entre les feuilles des arbres, jouant sur les branches. 5h30 largement passé, il ne restait plus beaucoup d'espoir pour la gagnante proclamée quelques heures plus tôt. Les commentateurs s'étouffèrent, Trump remporta la Floride et la Caroline du nord, engrangeant une grande quantité de grands électeurs.

    Le matin très tôt je me réveillai en partie, rattaché par ma conscience au monde onirique j'entendis quand même les commentateurs de France Info consternés prendre acte d'une victoire future irrémédiable de Donald Trump. Séisme, surprise totalement inattendue, renversement incroyable de situation, les mots manquaient, on cherchait de nouvelles expressions à la hauteur de la surprise générale. Une surprise, pensai-je ? Mais pas du tout, la lune exceptionnellement proche avait pu attirer les masses vers un Trump bien situé par une étrange opération gravitationnelle, et de toute façon le souffle océanique fit la différence, Hillary déstabilisée par le vent laissa l'expérience d'un vieux loup des affaires barrer comme un pacha entre les étoiles au gré des rafales. Comme une évidence, je ne m'étonnai pas du résultat, et criai dans le vide encore sombre de mon esprit à l'adresse des commentateurs. Le vent, n'aviez-vous donc pas entendu le vent ?

    Retour à la réalité, pesanteur, bruits de douche, odeurs, café, j'allumai l'ordinateur. Toutes les unes en effervescence annonçaient la victoire surprenante du Donald. Je m'étonnai moi aussi, aux premières lectures, le vent laissé dehors et la lune de l'autre côté je regardai consciemment en direct par Youtube la retransmission des cris de joie dans le quartier général des trumpistes à New York, et l'émotion sourde et muette des démocrates déçus. Trump allait d'un moment à l'autre intervenir derrière son pupitre, les points n'avaient plus bougé depuis des heures quand on annonça le coup de fil de la candidate Clinton au candidat Trump : elle reconnut sa défaite, officiellement. Trump engagea son discours de victoire, sobre, unificateur et humble, remerciant son équipe. Son fils Barron, 10 ans, luttait contre le sommeil, il était 3 heures du matin à New York.

    Dans ma conscience deux idées se partageaient l'espace. L'association d'idées sauvage me présentait la victoire de Trump comme l'évidence des éléments, la force de la lune exceptionnelle n'avait pu engendrer qu'une situation exceptionnelle, animée par les soudaines rafales du milieu de la nuit. La raison du matin me plongeait toutefois aussi dans l'étonnement comme tous les autres. Mais je préférai finalement la version poétique, intérieurement, que je gardai pour moi, sans toutefois en faire une croyance.

    Des forces obscures avaient une nouvelle fois conduit le sort des événements, nous rapprochant de nos ancêtres et leurs oracles, et le monde reste bel et bien poétique. Lundi soir, j'observerai cette lune exceptionnelle, ses cratères et sa lumière, en pensant au vent et aux élections exceptionnelles. 


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