• Ocean Climax - hommage à Chtulhu

    J'ai assisté, ce vendredi matin, à une conférence d'écologie à propos de l'avenir des océans, au milieu d'une foule très compacte, enserrée dans un ancien hangar de caserne transformé en lieu ethnico-écolo-esthético-avant-gardiste baptisé Darwin. On en sait peu sur les motivations ayant conduit au choix d'un tel nom. Tandis que les organisateurs terminaient d'introduire les dernières sardines, et que les orateurs préparaient leur voix, je me renseignais auprès des autres : espérait-on l'émergence « aléatoire » d'une forme d'art nouvelle par une sorte de processus darwinien, traduisait-on le caractère chaotique du projet, une célébration des sciences ? Une lotte en birkenstock me regarda avec ses tout petits yeux ronds, ses lèvres s'avancèrent et se pressèrent l'une contre l'autre pour former des plis pulpeux, d'où s'échappa aussitôt un tiède filet d'air dans un bruit de pet. Un lançon tout maigre sortit sa tête d'un col sable, le mouvement de son bouc m'indiqua qu'il parlait. J'approchai, « c'est le changement permanent dans l'effervescence », dit-il, « l'improbable peut survenir à tout moment », ajouta-t-il. Alors si c'est improbable, pensai-je, aussitôt interrompu par un autre bruit de bouche de la lotte. Une raie lisse bien humide me toucha l'épaule de sa main, je remarquai ses taches de rousseurs dispersées sur un large visage. « Super hein, c'est un biotope de transition écologique autogéré », lança-t-elle d'un trait, sans bulles. Biotope, voilà Darwin, un peu, la foison sélective, un bel endroit en tout cas, bien aménagé, une sorte d'antre atemporelle, au style difficile à identifier, quoi qu'il en soit inachevé, où des airs de steampunk surgissent çà et là. 

    Applaudissements visqueux — il fait encore un peu chaud —, la scène s'anime, nous voyons apparaître Nicolas Hulot. « C'est vrai qu'on dirait un petit animal », s'exclame la lotte, lèvres détendues. Nous sommes en effet au commencement de l'Ocean Climax, une sorte de conférence-rencontre programmée jusqu'au dimanche, organisée par Bordeaux Métropole (entre autres), sur le thème écologique du climat et de l'océan tout proche. Cette deuxième session attire plus de monde encore que celle de l'année dernière, alors animée par l'astrophysicien canadien Hubert Reeves, mais semble-t-il pour des raisons un peu éloignées du sujet traité. L'homme entame son discours, « nous consommons trop de carbone fossile » ; « abandonnons les charbons et le brut et sachons développer le renouvelable » ;  « non à la ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax ! » Les poissons suintent de bonheur, exaltation dans la foule qui se lève en claquant des nageoires. Comme nous sommes assis sur des sortes de sièges pliants, en métal, très inconfortables, je soupçonne les créatures de chercher le moindre prétexte pour échapper à leur torture. Nicolas Hulot continue, sur des thèmes finalement très militants et politiques. Je songe alors à toute cette agitation politique, ces primaires, ces phrases de campagne, Nicolas Hulot semble être en campagne électorale. J'étais venu écouter l'écologie, l'océan et le climat, l'agonie du corail et les actes concrets d'un homme très impliqué sur le terrain. Je tombe sur un meeting et toutes les créatures marines du militantisme, qui opposant à la ligne à grande vitesse, qui militant EELV, quelques-uns de Notre-Dame-des-Landes, quel courage, quatre heures de route pour venir écouter Nicolas. Las, je décroche, mélodie trop familière et attendue, peu intéressante. 

    L'avantage d'une conférence ennuyeuse dans un bel environnement est qu'on peut détourner le regard et observer des choses avec l'œil d'un explorateur. La salle assez nue trahit sa fonction ancienne, l'ex caserne Niel proposait un certain cachet, dommage qu'ils aient suspendu des tubes fluorescents pour l'éclairage. La scène est quelconque, une sorte d'assemblage de plaques métalliques disjointes, l'avant est bordé d'une verdure, une barre de végétaux dysharmonieux, sans doute un arrangement darwinien dont le résultat un jour apparaîtra très harmonieux, comme l'est la nature. Mais quand ? Sur la scène, une table basse, conçue par l'écologie autogérée transitive du biotope dont parlait la raie lisse de tout à l'heure. En la regardant (la table) me vient une pensée mauvaise, cette chose doit être au tout début du processus darwinien, deux palettes de bois vissées l'une sur l'autre, reliées au sol par des roulettes de chariot de supermarché ; art majeur de la récupération, mais grande laideur. Survivra-t-elle ? Nous ne sommes pas ici dans l'improbable, car le genre est surannée, commun, quasi normatif du mobilier écolo. Je repense à l'éclairage suspendu, une récupération sans doute. L'huilerie Lesieur et ses silos de stockage ont été abattus il y a peu, quai Bacalan près du bassin à flot, une usine de conditionnement d'un certain charme réduite en gravats. Peut-être ont-ils récupéré ses éclairages intérieurs ? Le sol est bétonné, gris moche, les gens vêtus en jean ou en short, avec des chemises trop grandes ou des t-shirts trop serrés, en sueur, le poil hirsute et le regard complice. Complice, complice de quoi, une secte, Chtulhu, de passage par la Garonne ?

    L'océan est proche. Je guette l'éventuelle rondelle d'un conduit, sous les sièges entre les palmes de la foule, dans un coin de pièce, sous la scène, viendra-t-il happer Nicolas Hulot sous mes yeux ? Une senteur d'algue s'engouffre dans mon nez. Sur la table basse d'étranges objets de verre aux reflets bleus inquiètent mon regard, des bouteilles, un breuvage, le breuvage du rite, je suis dans un rite malgré moi, mon cœur tambourine un peu plus. La raie lisse plus humide que jamais remue, je la sens. Je me retourne, elle me regarde, ses petits yeux rapprochés scrutent mon regard. Je remarque les tâches de rousseur, structurées en spirale elles font converger mon regard vers les petits yeux, comme un piège hypnotique. Quelque chose s'anime sous son nez. « Il est bien hein ? », jette-t-elle. Chtulhu, oui, il est bien, j'apprécie sa posture. « Hein, vous l'appelez ktoulou ? » Heu... Nicolas, pardon, ma langue a fourché, l'émotion et la chaleur, je pensais en même temps à son discours. Elle me scrute encore, la créature, je fais mine d'écouter et lui décline un sourire « complice ». Se doute-t-elle que je n'en suis pas ? Je regarde discrètement sa peau, à l'affût du moindre indice. Ses longues jambes molles et moites exclues d'une jupe vert marine épousent l'inconfort de la chaise, se pourrait-il qu'elle n'ait pas d'os ? Il y a des poissons osseux, me dis-je, l'orphie et son long nez, la morue et son ventre giron, la blennie mal coiffée, la liche glauque toute pâle… Et revoilà cette odeur d'algue, je sens comme un sillage. Quelqu'un prend un verre bleu sur la scène, engloutit le contenu, sa bouche gobe le fluide tandis que les yeux, ronds et humides, cherchent dans le vide. Effet du breuvage, il se met à rire sans bruit.

    Soudain les poissons se lèvent, claquent leurs nageoires et poussent des cris marins. Je me lève aussitôt, dans le mouvement, et claque des mains. Un peu humides elles se confondent dans le bruit ambiant, me donnant une chance de passer inaperçu, me dis-je. Nicolas Hulot a terminé son discours, la conférence-débat — un débat ? — s'achève et chacun se congratule et se promet d'actes écologiques et responsables, durablement économiques et salutaires. Le grand Chtulhu sera resté discret, peut-être était-ce finalement Hulot, pensè-je. Encore cette algue… Nous prenons la direction de la sortie, les bras ballants et la bouche entr'ouverte à la recherche d'oxygène. La foule piétine le béton avec un bruit d'escalope, des dizaines d'escalopes, slap slap slap. Une masse tiède et humide me bouscule sans le vouloir, « il fait chaud hein, on sue, vous venez aussi aux concerts ce soir ? » La raie lisse me regarde dans les yeux, ou peut-être dans l'œil, je ne suis pas certain de venir avec tout ce monde, et puis cette musique… « Ça va être super, il faut venir, c'est l'Ocean Climax quand même, hein. » Elle insiste, sa voix vient du ventre, comment fait-elle pour parler du ventre en gobant l'air ? Oui, la musique, les skaters aussi, Ocean Climax, logique, bon, des concerts pop et rock alternatif et des skaters pour le climat et l'océan. Vous avez remarqué cette curieuse fragrance d'algue, fraîche, présente de temps en temps ? « De l'algue ? Oui, c'est mon parfum, à l'algue », dit-elle amusée, je vois cette fois un peu ses dents, de toutes petites dents, et le bout d'une langue, une petite langue rose. Je me demande ce que mange un poisson de ce genre, une raie lisse. « Vous avez senti mon parfum, c'est original non, pour l'Ocean Climax, hi hi hi », la raie lisse secoue son haut et s'évente le visage. « Alors à ce soir peut-être, ce sera spécial ! » Ses oreilles bougent comme des ouïes, elle insiste encore, le concert de ce soir sera spécial, spécial. Le rite. Le rite aura  lieu ce soir, les poissons viendront assister au rite et le grand Chtulhu du fond des océans, remonté par la Gironde et la Garonne, viendra au culte de ce soir par on ne sait quel conduit.

    Je comprends maintenant pourquoi ces skaters, ces concerts, ces animations festives sans lien avec le climat ni l'océan. L'homo festivus ne s'intéresse à rien sans occupation festive. Les poissons vont les attirer avec ces animations, comme la flûte du Rattenfänger de Hamelin, et précipiteront ces grands enfants dans les flots sombres du fleuve, repaître le grand Chtulhu. Peut-être même mangeront-ils eux aussi. La raie lisse m'aurait dévoré sans malice, l'œil rond et indifférent, dans des bruits flasques et mouillés. Et je me serais laissé faire, hypnotisé par ses taches de rousseur et ses senteurs d'algue. Ocean Climax, climax, mais bien sûr, l'apogée, l'état final, le point culminant, la dévoration des festifs sera le climax, Chtulhu créature de l'océan va engloutir quelques êtres et perpétuer son existence. Heureusement, la programmation musicale ne m'inspire pas du tout.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :